Nous sommes le 28 janvier 2026, à Corrientes, en Argentine. Dans la paroisse Notre Dame de Pompéi, un mariage est célébré par le père Gomez. Face à l'autel, la future mariée, Solange Ayala, porte une robe blanche assortie d’une longue traîne. À sa droite, son compagnon, Isaías Díaz Núñez, s'est habillé d'un costume beige. Et cette journée, pleine de joie, se clôt par l’union de deux êtres devant le Seigneur. Mais onze jours plus tard, le 8 février, coup de théâtre : l’archidiocèse de Corrientes publie un communiqué, qui déclare ipso facto le mariage comme nul. Le 20 février, un article anglophone annonce le départ du père Gomez de sa province. Alors, que s’est-il passé ?
José Adolfo Larregaín, archevêque, martèlerait dans son document - introuvable en ligne - l'importance des « conditions essentielles pour la validité et la licéité [du sacrement du mariage], comme établies par le Droit Canon et la Tradition vivante de l'Église ». Vivante ? Il est vrai que le qualificatif est ici important, car l'union d'Isaías et Solange porte en elle quelque chose d'encore peu commun dans notre Église : deux personnes trans, dont les parcours de transition les ont amenées à vivre, l’un en tant qu'homme, l’autre en tant que femme. C'est suite aux protestations d'un petit groupe de fidèles, scandalisé par la possibilité pour ces deux personnes de s'unir devant Dieu, que l'archevêque déclare la nullité du sacrement.
Dès février 2026, on compte pour cette affaire plusieurs dizaines d’articles en espagnol et a minima une quinzaine en anglais, qui relaient massivement le communiqué de l’archevêque et insistent sur la nullité du mariage au nom du droit canon. En France et en Europe, la couverture est plus discrète : quelques articles dédiés existent, par exemple du côté de Tribune Chrétienne ou du site d'actualité de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X. Sur la motivation théologique ou canonique de la décision, on ne trouve en réalité que peu de matière. Et pour cause peut-être : Isaías et Solange vivent une union qui satisfait stricto sensu à l'altérité sexuelle si chère au magistère de l'Église catholique. Et pourtant, cela semble ne pas suffire, car il y a eu scandale et c'est lui qui a vaincu. Rien d'étonnant quand on se souvient des mots du Dicastère pour la Doctrine de la Foi au sujet du baptême des personnes trans, permis à la condition qu'il n'y ait pas de « situation qui risquerait de générer un scandale public ou une confusion parmi les fidèles ». Eût-il fallu qu'Isaías et Solange se marient en secret, cachés de leurs frères et sœurs ? Le Catéchisme de l'Église Catholique est pourtant clair en énonçant que « puisque le mariage établit les conjoints dans un état public de vie dans l'Église, il convient que sa célébration soit publique, dans le cadre d'une célébration liturgique, devant le prêtre (ou le témoin qualifié de l'Église), les témoins et l'assemblée des fidèles. » (1663). Mais, on le sait, la vie baptismale des personnes trans est régie avant tout par les rumeurs, les on-dits et la menace d'un scandale qui semble tourner inexorablement en la défaveur des concerné.e.s. Alors, exceptionnellement, le Catéchisme n'importe plus : Solange et Isaías auraient dû rester discrets et ils ne peuvent s'en prendre qu'à eux-mêmes.
Le mariage d'Isaías et Solange interroge sur la réaction de l'Église face à l'hostilité violente de plusieurs fidèles à l'égard des personnes queer. Dans l'article du média en ligne catholique Crux, l'auteur précise par exemple que "des amis transgenres du couple étaient également présents à la cérémonie de mariage". Soit. Et donc, leur présence physique dans l'Église du Christ serait-elle à proscrire ? Quel est le sous-entendu ? Du côté de Tribune Chrétienne, l'article est illustré par une image de la Pride de Bangkok de 2023, où quatre hommes portent des tenues de mariage "non genrées". Le contexte est bien éloigné et les enjeux différents, mais l'essentiel du message semble être là : voyez les queer, comme ils ne nous ressemblent pas, voyez comme ils sont différent.s de nous. Ou, pour le dire autrement, les pédés c'est trop baroque et leur place est canoniquement hors de l'Église.
« Hors de l'Église, point de Salut », écrit Saint Cyprien de Carthage. Alors que dire à Isaías et Solange ? Qu'est-ce que l'Église nous dit, à nous autres, personnes trans catholiques ? À ce jour, nous n'existons pas publiquement : nous sommes des casse-têtes de pastorale, discrètement caché.e.s. Et pourtant nous sommes là, dans vos familles, vos paroisses ou parmi vos ami.e.s. Parfois, nous partageons le même banc à la messe ; et c'est avec nous que, sans le savoir, vous échangez un signe de paix après la prière du Notre Père.
Alors quelle.s vocation.s pour nous, personnes trans ? C'est à Dieu de le souffler à chacun.e, et à chacun.e de se mettre à son écoute. Et dans tout cela, c'est à l'Église de savoir remettre en question ses certitudes, factuellement bousculées par le réel. Un réel trans qui n'est pas « du monde » - formule pratique pour discréditer ce qui viendrait enrayer la machine ecclesiastique - mais qui est pleinement don de Dieu. Pour le moment, l'archevêque de Corrientes a tenu à rassurer les fidèles, en affirmant que « les procédures d'entretien, de préparation et de vérification seront renforcées afin de préserver le caractère sacré des sacrements et d'éviter toute confusion au sein de la communauté. » Pas de crainte, donc : l'Église n'aura pas à regarder le réel qui se présente à elle et aucun accroc ne viendra plus perturber le diocèse de Corrientes. Et si la transidentité est un don de Dieu, alors l'Église, dans un souci de praticité, se contentera de le refuser poliment.
Nous refusons cette réponse. Car nous, personnes trans catholiques, sommes de cette Église et l’aimons. Utiliser la transidentité pour reléguer les personnes aux marges du sacrement, c’est faire de Dieu le garant théologique d’une exclusion au fond très humaine. Nous ne sommes pas un problème pastoral à contenir, ni une exception à gérer avec des « procédures renforcées » : nous sommes des fidèles, des ministres, des parents, des catéchistes, des célébrants, qui habitent l'Église. Refuser nos vies au nom d’une prétendue « préservation du sacré », c’est déjà avoir choisi quel sacré l’on défend, et quel corps l’on accepte de voir souffrir en silence pour éviter le scandale.
Le 7 septembre 2026, Solange Ayala republie une photo de la cérémonie de mariage qui l'a unie avec Isaías. Car leur mariage a bien eu lieu. Sous la légende du post, elle écrit : « Porque tanbién tenemos derecho a amar, a elegirnos, a formar una familia, a celebrar nuestro amor y a vivir nuestros sueños en libertad. nostra boda fue un acto de amor. un acto de libertad, una promesa. y, sin quererio, tanbién una pequeña revolucion » « Parce que nous avons nous aussi le droit d'aimer, de nous choisir, de fonder une famille, de célébrer notre amour et de vivre nos rêves en toute liberté. Notre mariage était un acte d'amour. Un acte de liberté, une promesse. Et, sans le vouloir, aussi une petite révolution. »